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Le Book en Train : Bonjour, pourriez-vous décrire votre parcours professionnel en quelques mots ?

Jean-Pierre Aoustin : Je suis un pur autodidacte, et je me suis lancé tardivement dans la traduction littéraire, après avoir pas mal bourlingué... Il serait plus difficile de commencer ainsi maintenant, car les formations se sont multipliées depuis une quinzaine d’années, de sorte qu’il y a trop de traducteurs de l’anglais (et pas assez, parfois, pour d’autres langues). À présent je me mets en semi-retraite. À la longue, c’est assez usant, comme métier...

LBET : Avez-vous habité, travaillé dans un pays anglophone ?

JPA : Oui, surtout aux Philippines (au centre du pays) – il y a là-bas quelques langues locales et de nombreux dialectes, mais l’anglais y est très répandu (et non l’espagnol). En 1990 j’ai aussi enseigné, pendant quelques mois, notre langue à l’Alliance française de Pondichéry – parce qu’il se trouvait que je passais par là !

LBET: Qu’aimez-vous dans votre métier ?

JPA : En fait, pour moi la traduction littéraire est d’abord un art (un art mineur, sans doute, comparé à celui d’un Proust ou d’un Conrad, mais un art quand même et non une science) ; le plaisir et les difficultés sont donc analogues à ceux de la musique pour un interprète, de la sculpture pour un sculpteur et ainsi de suite...

LBET: Quel est le moment que vous préférez ? Repérer des ouvrages pour les proposer aux éditeurs, la première lecture, le travail de traduction, résoudre une difficulté de traduction sur un mot ou un passage difficile ?

JPA : Il n’y a pas vraiment de “moment préféré”... C’est un long processus, parfois assez fastidieux, mais parfois éclairé par le plaisir ludique de trouver une bonne solution – et presque chaque phrase est un problème à résoudre... (Ce sont les éditeurs qui m’ont proposé des textes, que j’ai acceptés ou refusés. Je n’ai pas eu à faire un travail de prospection.)

LBET: Etes-vous en contact avec les auteurs que vous traduisez ? Lesquels ?

JPA : En contact par courrier postal (autrefois) ou électronique, oui, c’est assez fréquent et c’est parfois bien utile... J’ai même rencontré deux fois “mon” auteur principal, Julian Barnes, ici dans le Midi où j’habite depuis vingt ans – la seconde fois récemment, l’été dernier, nous avons longuement papoté en déjeunant près de Carcassonne...

LBET: Quel est le dernier ouvrage que vous avez traduit ?

JPA : Par la fenêtre de J. Barnes vient de paraître (un livre sur les livres, où il est aussi question de traduction), et j’ai terminé Trente filles de l’Américaine Susan Minot, un roman “africain” qui paraîtra dans trois mois environ.

LBET: Avez-vous le sentiment que votre métier est reconnu de la part des éditeurs ? Des lecteurs ? Des auteurs ? Souhaiteriez-vous qu’il le soit plus ?

JPA : Éditeurs : oui, par force... Lecteurs : non, dans l’ensemble, mais on ne peut pas leur en vouloir puisqu’on ne prêtait guère attention à la traduction lorsqu’on n’était soi-même “que” lecteur... Auteurs : oui, sans doute, mais, bizarrement, certains d’entre eux ne se rendent pas bien compte de la difficulté de la tâche (sauf s’ils ont traduit eux-mêmes)...

Tous les traducteurs souhaiteraient que leurs efforts soient mieux reconnus – et rémunérés !

LBET: Etes-vous en contact avec d’autres traducteurs ? Lesquels ?

JPA : À l’ATLF (notre association de traducteurs littéraires), nous avons un forum “privé” et des échanges permanents en ligne. Nous pouvons aussi rencontrer des collègues “en chair et en os” lors des Assises de la traduction, à Arles, en novembre ; ceux qui vivent dans la région parisienne ont un peu plus d’occasions de se voir...

LBET; Que pensez-vous des prix littéraires de façon générale ? Français (prix Fémina étranger : Taiye Selasi) Anglophones Booker Prize (Richard Flanagan ?)

JPA : Tout ce qui fait parler des livres est, dirons-nous, “bon à prendre”... Même si l’on est bien conscient du côté subjectif, ou commercial, ou absurdement compétitif, etc., de ce genre d’événement. Jhumpa Lahiri a obtenu le prix Pulitzer en 2000 pour L’interprète des maladies, et Barnes a décroché en 2011 le Booker Prize pour Une fille, qui danse (un titre que je n’aimais pas, mais choisi par l’auteur lui-même) – et je sais qu’ils étaient ravis...

LBET: Pensez-vous que les auteurs anglophones traduits en français (et en particulier ceux originaires d’Asie) sont représentatifs de la littérature d’aujourd’hui ? Les auteurs anglophones de ces pays écrivent-ils pour un public national ou un public mondial ?

JPA : De fait, ces “nouvelles voix” n’ont peut-être jamais été aussi nombreuses, et elles enrichissent, par leur diversité, au-delà de la littérature “anglo-saxonne”, la littérature universelle... Ces auteurs des Caraïbes, d’Afrique ou d’Asie qui écrivent en anglais cherchent sans nul doute à augmenter le nombre de leurs lecteurs ; et puis, certains d’entre eux vivent en Amérique du Nord ou au Royaume-Uni... Anita Desai évoque (en passant) cette question dans une des trois nouvelles (La traductrice) de son recueil L’Art de l’effacement, que j’ai traduit...

 

Jean-Pierre Aoustin est traducteur dans le domaine anglo-saxon. De nombreuses traductions sont publiées au Mercure de France. Il a traduit un grand nombre d’ouvrages de Julian Barnes, en particulier Une fille, qui danse (2012, Booker Prize 2011) et son dernier ouvrage Par la fenêtre (janvier 2015, chroniques littéraires). Il est le traducteur d’Adam Haslett (Vous n’êtes pas seul ici, 2005), de Chloe Aridjis (Le livre des nuages, 2009), de Sampat Upadhyay (Le maître de l’amour, 2005), de Jhumpa Lahiri (L’interprète des maladies, 2003) et de Jose Dalisay (La sœur de Soledad, 2013). Un joli parcours de traducteur donc !

Le Book en Train remercie chaleureusement Jean-Pierre Aoustin pour sa disponibilité et sa gentillesse.  

Interview réalisée en janvier 2015

Article paru dans l'Association des Traducteurs littéraires de France (ATLF), à propos du roman Une fille, qui danse